Retour de la ferme familiale

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Lorsque j’étais enfant, moi, mes cousins et cousines nous faisions les foins l’été aux Petits-Méchins, hameau de quelques familles sans histoire vivant de la pêche et de petits boulots. Il y avait là, sur ce plateau balayé par le vent et surplombant le Saint-Laurent, une ferme, celle de mon grand-père qui faisait appel à ses voisins pour l’occasion. Quelques hommes, des jobbeurs, venaient lui prêter main-forte. Ils venaient au printemps, le temps de traverser les vaches, une dizaine, de l’autre côté de la 132. Et ils revenaient à la fin de l’été pour ramasser à l’ancienne le foin sec bien aligné en andains dans les champs du coin. Armés de fourches, ils cueillaient le fourrage qu’ils déversaient sur une remorque, un trailer ou encore un trader comme on dit encore dans le coin. Sur celle-ci se trouvaient les enfants qui foulaient le foin en marchant de long en large sur la plateforme tirée par le vieux International. L’équipage revenait en fin d’après-midi. Tout le voisinage se retrouvait devant la grange où l’on vidait le chariot de son chargement sans presse en jasant de tout et de rien, tandis que les enfants s’amusaient à attraper des sauterelles ou à courir derrière le chien. On faisait société sans le savoir. C’était beau.

C’était à la fin des années 80. Des fermes familiales, il y en avait déjà beaucoup moins. De vieilles granges hantaient la campagne environnante. Elles pourrissaient dans les champs laissés en friche où pointaient des épinettes bien fournies. Sur un chemin de rang rappelant qu’on avait jadis essayé de coloniser l’intérieur de la péninsule se trouvaient les vestiges d’une ancienne école depuis longtemps démolie. Il n’y avait là qu’un carré de pierres formant un ancien solage pour témoigner de la présence de l’édifice. « Tout autour, c’était des champs » me répétait sans cesse mon père lorsqu’on passait par là. Il n’y avait plus que la forêt. Elle reprenait ses droits. Elle repeuplait rapidement ces paysages qu’avaient transformés quelques générations d’hommes et de femmes.

Le même sort attendait la ferme de mon grand-père. Quelques années plus tard, les framboisiers sauvages envahiraient le tas de fumier laissé à l’abandon près de l’étable et la carcasse d’une vieille batteuse adossée au mur de planches délavées par les intempéries.

Je me souviens encore de la dernière vache. On l’appelait la vieille à cause de son âge vénérable. Je me souviens de sa robe grise et de ses yeux tristes quand elle est montée à bord du gros camion devant l’amener chez le boucher. J’étais là, devant la grange. C’était en fin de journée. Il faisait beau. Mon grand-père avait le regard mouillé. Il ne disait mot. Il avait, j’en suis certain, la gorge étranglée par l’émotion.  C’était la fin d’une époque. Il le savait. Avec le départ de la vieille, disparaissait la toute dernière ferme des Petits-Méchins. Fini les jours ensoleillés d’été à faire les foins. Fini les jobbeurs du coin, rassemblés sur le bord de la 132 le temps de traverser les vaches par un doux matin de printemps.

Le petit hameau accroché tout en haut d’une falaise abrupte dominant la mer devenait soudainement plus tranquille. Ce jour-là, sans le savoir, une partie de notre nous « à nous autres » venait de disparaître, comme quoi l’identité réside bien dans le patrimoine.

Mais il n’y a pas que dans mon patelin que les fermes familiales ont disparu. Elles étaient près de 60 000 dans les années 1970. Il n’en restait plus que 28 918 en 2016. Heureusement, en 2021, elles étaient 29 380, une première augmentation en quarante ans!

Même si remettre des terres en culture signifie couper des jeunes arbres qu’on a tant besoin pour lutter contre les changements climatiques, je me réjouis de ce retour à la terre. Quelque part en moi, quelque chose me dit que c’est un pas dans la bonne direction que l’on fait, un pas vers l’enracinement dans le vrai pays, celui qu’on habite, qu’on travaille collectivement, celui qu’on façonne pour y modeler des paysages. C’est un travail noble que de travailler la terre, un travail nourricier et tisseur de liens, avec la nature d’abord, mais aussi avec les voisins. C’est un travail qui redonne de la vigueur au nous collectif qui en a grand besoin.

Au fond, les jardiniers sont peut-être les plus grands faiseurs de patrimoine. Ils donnent de l’épaisseur à notre identité et nous permettre de renouer collectivement avec la terre.

À bien des égards, c’est dans les champs que se joue notre avenir.

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